association internationale pour une politique industrielle des technologies de l'esprit
La grammatisation est un processus de description, de formalisation et de discrétisation des comportements humains (voix et gestes) qui permet leur reproductibilité. Grammatiser, c’est isoler des grammes et des graphes (éléments constitutifs en nombre finis formant un système). Grammatiser c’est donc discrétiser un signal et de ce fait pouvoir le reproduire. Par exemple, je peux discrétiser la langue avec une trentaine de signes diacritiques : les lettres de l’alphabet. L’alphabet permet de retranscrire n’importe quelle langue du monde dont il accomplit la discrétisation littérale.
Le concept de grammatisation permet de définir des époques et des techniques qui apparaissent et qui ne disparaissent jamais (en aucun cas l’informatique ne fait disparaître la lecture et l’écriture, c’est au contraire une archi-lecture qui change les conditions de la lecture et de l’écriture).
Ce terme est emprunté à Sylvain Auroux qui montre l’impossibilité historique de séparer le langage et la technique, la linguistique et les technologies[1]. Il importe de ne pas confondre le support graphique de l’oral (l’alphabétisation), condition nécessaire mais non suffisante de la raison graphique, avec la science linguistique (la grammatisation). La grammatisation est une révolution technologique aussi importante que la révolution agraire du néolithique, l’invention de l’écriture ou la révolution industrielle du XIXe siècle. Chez Sylvain Auroux, la grammatisation est un processus (mnémotechnique et politique) « qui conduit à décrire et à outiller une langue sur la base des deux technologies qui sont encore aujourd’hui les piliers de notre savoir métalinguistique : la grammaire et le dictionnaire ». La grammatisation suppose donc l’essor de l’imprimerie.
Chez Bernard Stiegler, la grammatisation désigne plus généralement le passage d’un continu temporel à un discret spatial, une forme fondamentale de l’extériorisation des flux dans ce qu’il nomme les « rétentions tertiaires » (exportées dans nos machines, nos appareils). En ce sens général, le processus de grammatisation n’est plus seulement la grammatisation du langage, mais celui, plus général, des gestes ou comportements. Le machinisme industriel reproduit les gestes du travail, comme l’écriture imprimée reproduit la parole en autant d’exemplaires. La grammatisation englobe alors aussi bien cette « machine à écrire monumentale »[2] qu’était la cité grecque que la révolution machinique de l’ère industrielle qui engramma le geste humain (soitla machine-outil qui résulta de la rencontre de James Watt et Matthew Boulton). C’est au XIXe siècle que commence un nouveau stade de la grammatisation stade doté d’une caractéristique inédite qui produira des objets temporels industriels exactement reproductibles (ex. le phonographe, le cinématographe). Le sensible sous toutes ces formes devient reproductible (cf. W. Benjamin). La dernière époque de la grammatisation est la nôtre, époque informatique hyperindustrielle où l’extériorisation des fonctions de lecture et de computation semble dissociée de l’intériorisation qui accompagnait autrefois calcul et lecture.
Les trois discrétisations. Il existe trois discrétisations : littérale, analogique et numérique. Elles n’ont pas les mêmes modalités de socialisation et ne produisent pas les mêmes effets épistémiques. Typiquement, on ne fait pas de calculs sur des grammatisations analogiques, alors que l’informatique est faite pour faire des calculs, des traitements. Dans le cas de l’analogique, la discrétisation est insensible pour le destinataire. Quand je regarde la télévision, cela m’apparaît comme un flux continu : cela se présente comme si je regardais par la fenêtre. Pour l’appareil c’est discret, si ce n’était pas discrétisé il ne pourrait pas le traiter, il ne pourrait pas moduler le signal. En passant de l’appareil analogique à l’appareil numérique, des parties du signal m’apparaissent en tant que discrètes, et c’est ce qui rend possible ce qu’on appelle l’interactivité : je peux alors agir sur l’information, la transformer, et non seulement la subir.
[1] « … nous pensons qu’il faut pousser plus loin encore la réflexion sur les rapports entre les savoirs linguistiques et les technologies. L’invention de l’écriture est l’une des plus grandes révolutions technologiques de l’humanité. La thèse principale de cet ouvrage est que la grammatisation des vernaculaires est une révolution technologique de même envergure. Elle nous conduira à voir dans les grammaires aussi bien que dans les dictionnaires des outils linguistiques.» Sylvain Auroux, La révolution technologique de la grammatisation, Ed. Mardaga 1994, p.20. Pour Sylvain Auroux, scripturisation (l’écriture), grammatisation (science et technique du langage), automatisation (informatisation) sont les trois stades essentiels de la formalisation et de l’externalisation du langage humain.
[2] Selon les mots de Marcel Détienne