Cahier numéro treize

Publié par fdidion le 2 Février, 2015 - 23:31
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Cahier d'euchrèsiologie -13-

Janvier 2015

Suivant en cela les conseils du bon René Descartes, j'ai remis sur la planche le problème qui fit naître ces cahiers en janvier 2009 : « les hommes étant ce qu'ils sont, comment faire pour bien vivre sur cette planète, où d'aventure nous avons vu le jour ? ». Ça pouvait être intéressant de dégager quelques principes qui pourraient servir de base pour ce « bien vivre ». Cela dit, bien vivre n'est pas la même chose pour deux individus différents. Il est possible que les principes sur lesquels vont se construire ces deux « bien vivre » différents ne soient pas les mêmes. Bref, je m'étais lancé sur la piste de principes Généraux qui Me conviennent. Comme le troisième principe que j'ai adopté est de ne pas imposer l'observance de mes principes à qui que ce soit d'autre qu'à moi-même, je reste cohérent (http://arsindustrialis.org/une-d%C3%A9couverte) . Ce troisième principe est relié à l'idée qu'on aurait bien des chances de vivre agréablement ensemble sur terre, si cette vie était coordonnée par autre chose que l'exercice d'un pouvoir des uns sur les autres(1). Cette idée étant indissociable de cette autre, contenue dans la question : l'exercice de la puissance des uns pour les autres peut-elle coordonner une vie (aussi) agréable (que possible) sur terre ? Un travail de définitions est en maturation sur ces mots et quelques autres.

Mais René Descartes me tire par la manche et me tend un grand couteau, tandis qu'il pointe du doigt le problème que j'ai posé sur la planche. Je connais la méthode : je taille au hasard, je fais deux moitiés que je retaille encore en deux, et cætera … jusqu'à obtenir un tas de petits problèmes, tous aussi compliqués les uns que les autres. Chacun dépasse mon entendement. Décidément je ne sais pas y faire. Écœuré, je remets le grand couteau dans les mains de Descartes, et je vais flanquer tous les petits problèmes informes à la poubelle.

Je sais que peu de gens vont me croire, car il n'est pas banal de voir le fantôme de René Descartes, armé d'un grand couteau, entreprendre l'exposé d'une question de logique. Mais je dois à la vérité de dire exactement ce qui s'est passé.

        

   

 Il repose sur la planche le problème social, sociétal et sociologique. Tenant ferme le problème dans une main et le couteau dans l'autre, il plonge son regard dans le mien, sans doute pour vérifier que mon état de concentration est adéquat. Quand je reporte mon regard sur la planche, c'est l'archétype de toute société ayant existé sur terre depuis le début du néolithique que j'y vois. Cela ressemble à une miche de pain. Descartes, d'une main, la fait basculer sur le côté, et de l'autre extrait une fine tranche horizontale du milieu de la miche. Il repose le pain à plat, et me tend la tranche qu'il vient d'en extraire. Ce que j'y observe est fascinant, limpide, simple, cristallin : entre des points de toutes sortes, comme des eaux pures scintillantes dans les rayons du soleil, circulent des courants, larges ou fins, lents ou rapides. Parfois, d'un point sortent un million de fils de lumière qui se dispersent sur toute la tranche. D'autres points ne sont sources que de trois ou quatre gros courants qui sont absorbés par les points les plus proches.

René se tourne à nouveau vers moi, une loupe à la main, je m'en saisis et j'observe qu'il y a deux espèces de points. Ceux de la première espèce sont des individus d'où sortent des flux qui disparaissent en rentrant dans les points de la deuxième espèce. Ceux-ci ont des aspects variés, mais à force de persévérance, je vois ce qu'ils ont en commun : ce sont des entreprises. Certaines sont la création d'un seul individu, d'autres reçoivent le flux de contributions de dizaines de milliers. De chaque entreprise s'échappe un flux de productions qui va à d'autres entreprises ou à des individus. Tout ce qui est fait est beau et bon. Mon cœur se gonfle de joie, … mais tu rêves, Descartes, le monde n'est pas comme ça! J'irais presque jusqu'à le traiter de dangereux utopiste. En réponse à mon regard indulgent mais réprobateur, il prend l'expression de quelqu'un qui va bientôt vous en débiter une sacré tranche. C'est sur la moitié inférieure de la miche qu'il la coupe méthodiquement. La tranche est à peu près vingt fois plus épaisse que la précédente. Dans cette tranche ne circulent que des flux d'horreurs sans nom, d'ennui massif et immonde, tout les attentats contre la vie paisible et toutes les tortures de l'enfer de Dante !

Je remets les deux tranches l'une sur l'autre, la tranche des merveilles sur la tranche des misères, et je les pose, intimement réunies, sur mon assiette. Je n'ai plus faim.

Mais le fantôme de René s'est échauffé. Il ne veut visiblement pas en rester là ! Il a perdu de sa transparence, et quelques raclements de gorge me font sentir qu'il a décidément besoin du secours de la parole. Il brandit d'une main la partie inférieure de la miche qui était restée par devers lui, le couteau dans l'autre main il commence à m'engueuler :

« Tu viens d'écrire sur l'importance de cette question du pouvoir, de cette domination que nous exerçons sur la puissance des autres pour leur faire accomplir notre volonté, et non plus la volonté qui était dans leur puissance d'agir !

    • Oui, certes oui …

    • Et quand il s'agit de pousser le scalpel de la dialectique dans ton problème, je veux dire dans ce beau modèle, d'une société, quelle qu'elle soit, que nous avons sur la planche, tu tailles comme un rustre, sans égard pour tes propres idées.

    • C'est que …

    • C'est que rien du tout ! C'est que tu es un crétin comme tous les autres, comme tous ceux de ton époque, et comme ceux de la mienne, comme Catherine et comme moi-même quand je pensais expliquer le mouvement du sang dans les vaisseaux par son ébullition dans le cœur ! »

René Descartes paraissait comme fou. Dans l'espace de ses orbites spectrales dansaient des flammèches et son fantôme, agité d'ondes nauséeuses, paraissait proche de la dissolution. Je bredouille quelques excuses, que je ne savais pas pour l'ébullition du sang, qu'il salue bien Catherine de ma part, et que s'il voulait bien poser le couteau, là, doucement … je ne sais quoi dire pour le calmer.

Il y eut un chuintement méphitique, un petit rire de musaraigne, un tintement métallique et la lumière du jour redevint normale. Ne restaient que les deux tranches de pain dans mon assiette, le reste de la miche sur la planche et le couteau par terre. Je me saisis du couteau et de la partie inférieure de la miche. Aiguillonné par l'humiliation que vient de m'infliger Descartes, je vois que j'ai dans la main la masse de l'esprit humain qui était au contact de la tranche des horreurs. D'instinct je me rends compte que c'est cette partie de la miche qu'il faut reconnaître comme l'espace du pouvoir. Je pousse mon couteau dans la mie, tout près de la base. Ma main est sûre. Ah mais ! C'est que nous allons savoir de quoi il retourne ! Et pas plus tard que bientôt !

D'un geste lent et précis je sectionne la miche suivant un plan horizontal, tout près de la croûte un peu brûlée qui est dessous. Cette fois j'ai bien découpé. Toute la surface que j'ai mise à jour présente uniformément une même composante en mouvements incessants entre des points en lesquels je reconnais les individus et d'autres points qui sont des bêtes de toutes tailles. Les entreprises à ce niveau sont pratiquement absentes, si ce n'est l'entreprise d'assommer son voisin. Pas de doute, je suis dans la tranche brutale. Je reconnais chacun des individus que j'avais vu dans la tranche des productions merveilleuses, et aussi dans la tranche plus épaisse de l'absurde dévastation. Je fais une hypothèse : ces individus sont comme des spaghettis, plantés verticalement dans la miche. Si je vois juste, je devrais retrouver les mêmes individus en faisant des tranches au dessus de la tranche brutale. N'allons pas trop vite pour trouver les bons plans de clivage.

C'est ainsi que j'identifiais encore, en une seule soirée, la tranche des possessions et celle des monnaies. Je retrouvais bel et bien, traversant chacune, tous les individus que j'avais pu observer, par trois fois déjà, dans les autres tranches. Authentique vérification expérimentale de mon hypothèse des spaghettis verticaux. Les entreprises aussi, comme entités verticales traversaient un grand nombre de tranches. En y regardant de plus près, la différence entre les deux espèces de lignes verticales m'a bien semblé consister en ceci : celles qui correspondent aux individus se prolongent hors de la miche, au dessus et au dessous, et semblent se perdre dans l'infini à leurs deux extrémités. C'est idiot ce que je viens d'écrire ! En toute logique, elles semblent ne pas avoir d'extrémité ! Mais n'insistons pas sur ce sujet, la chose observée s'étant trouvée trop loin de mon regard, je ne suis pas sur d'avoir bien vu. Par contre, les lignes qui correspondent aux entreprises étaient beaucoup plus courtes, elles ne touchent la croûte ni en haut, ni en bas.

Sur la tranche des possessions, réparties sur toute la surface de la mie, il y avait à l'évidence toutes les choses possédées sur terre. Elles étaient comme imprégnées par la marque de l'individu qui en était possesseur, mais parfois très distantes du spaghetti correspondant au point où il traversait la tranche.

La tranche des monnaies, coincée entre la tranche des possessions et les tranches jumelles du lamentable labeur inutile et des productions, était plus insolite : un chiffre marquait le point d'intersection du spaghetti et de la tranche. Des courants monétaires allaient d'un point à un autre. Là, les chiffres changeaient, en même temps qu'il se passait des choses pour les individus dans d'autres tranches. Fort des leçons de mon Maître Descartes, je me promis de mener à bien une étude approfondie de toutes ces interactions.

Je remis à plus tard une étude fine de chacune des choses que je venais de découvrir et j'attrapai la partie supérieure de la miche qui était encore sur la planche. Si j'ai bien saisi la leçon que mon Maître spectral et colérique a bien voulu me donner en début de soirée, j'ai en main le morceau de la question où se trouve la puissance : cette faculté de créer, de bâtir, d'imaginer, d'inventer, de façonner … qui porte en elle même sa propre volonté et toutes les qualités requises pour accomplir cette volonté. En pratiquant des sections horizontales prudentes, je retrouvai encore les mêmes individus, lignes verticales tendues de haut en bas, à travers les tranches où flottent les enthousiasmes, les illusion, la persévérance dans l'entretien des bonnes choses, la joie de faire des trucs. Et aussi des toutes petites choses mystérieuses et bourrées d'énergie qui irradient toute la tranche d'une douce chaleur. C'est probablement des petits grains d'amour, ou peut-être des dieux qui dérivent dans l'espace, ou des muses, ou d'autres choses un peu folles. Et aussi plein d'espaces libres comme des pages blanches attendant les inventions des hommes, comme il arrive au vide avide de faire de son attente la substance d'un Univers.

Replaçant toutes les tranches l'une sur l'autre sur la planche, pour reconstituer la miche primitive, je constate que la tranche des productions est directement au contact de ce pain de puissance, d'où en descendent les motivations le long des fils que forment les individus. Certes, au grès des productions, des impulsions descendent dans ces fils et activent des mouvements de chiffres dans la tranche monétaire et des changements de forme de ce qui est possédé dans la tranche des possessions. Mais l'impulsion vient bien de là haut, du pain de puissance.

Par contre, l'examen de la tranche du « lamentable labeur inutile », qui est juste en dessous de la tranche des productions, me montre qu'elle est l'œuvre de marionnettes agitées par le grouillement du pouvoir qui remonte jusqu'en haut dans tous les fils et s'infiltre dans toutes les relations humaines, dans toutes les productions, et ruine la plupart des fruits de la saine puissance en châtrant cette puissance de sa volonté propre.

Minuit approchant, j'ai le sentiment d'avoir bien travaillé. Tranche après tranche, je vais pouvoir reprendre l'étude du problème, recherchant pour chacune la logique particulière qui s'y déploie, comme en un système ouvert qui communique avec les autres par le canal des individus et des entreprises qui les traversent. Pour chaque tranche je ferai un cahier, et ça me passera agréablement le temps d'ici la fin du monde.

J'aime bien réfléchir à ce qu'il aurait fallu que des gens comprennent et fassent, du temps où j'étais petit, quand je voyais mes parents très satisfaits des trente glorieuses, de l'équilibre de la terreur, et des jeunes un peu moins jeunes que moi qu'on envoyait jouer avec des armes à feu en Afrique du nord pour faire respecter la France. Ont-ils pensé qu'un peu plus tard on m'y enverrai peut-être, moi aussi, leur fils ? Est-ce qu'ils étaient d'accord ? Et puis la guerre, enfin … les événements ont pris fin. La vie grise suivait son cours, on avait l'équilibre de la terreur pour nous protéger. Tout cela faisait un tombeau pour le volcan de couleurs qui dormait en mon cœur. À la question « comment rendre au monde ses couleurs ? », nulle réponse ne faisait écho. Quelque cataclysme avait fait disparaître autour de moi toute trace d'humain adulte. Peut-être, si je me débrouillais bien, peut-être que je finirais par savoir quelle était la solution du problème qui faisait autour de moi cette invisible prison de fer, dont les barreaux éteignaient toutes les couleurs. Alors, je reviendrais dans le présent de mon enfance, désobstruer les cours infinis des rivières du bonheur. Je reviendrais sous la forme d'un vieillard capable d'expliquer à ce petit gars comment penser, et comment agir. Et je sauverais le monde ! … Mais le vieillard n'est pas venu. Du moins pas dans mon Univers.

Je ne sais pas pourquoi je vous raconte ça. Peut-être parce que je me demande bien pourquoi je me triture tant les méninges avec ce « problème », qui prend aujourd'hui la forme d'une miche de pain, et qui m'a fait débuter ces cahiers en janvier 2009, n'est-il pas trop tard pour qu'une solution rende ses couleurs au monde magnifique qui était notre héritage ? Cela dit, quand je repense à la visite du fantôme de René Descartes, tout à l'heure, je me dis que si ça a été possible, alors tout est possible. Il est minuit et cinquante six minutes, et donc l'heure d'aller dormir.

 

ALEXANDRE ET LES CORAUX

A l'instant où, dans la case des minutes, les cristaux liquides de l'horloge qui orne mon bureau affichèrent le chiffre cinquante sept, le dessus de la miche sauta sur le côté, et la tranche des productions s'éleva vivement dans les airs, pour se stabiliser devant mes yeux. Je bondis en arrière, le souffle coupé, les yeux braqués sur l'objet qui flottait doucement devant moi. René Descartes était-il de retour ? Allait-il à nouveau m'agonir de ses critiques acerbes et de sa colère spectrale ?

Devant mon regard médusé, c'est un autre personnage qui peu à peu se matérialisa. Je ressentis une petite secousse dans la texture temporelle de l'univers et, quand tout fut redevenu stable, Alexandre Grothendieck était debout devant moi, souriant, sa main balançant doucement la tartine sous mes yeux. Il tourna son regard vers l'horloge, et, en guise d'explication, me dit qu'il se servait des nombres premiers pour voyager d'un monde à l'autre. Sur le monde d'où il venait je ne pus rien savoir, car il était déjà en train de m'exposer la façon dont il fallait voir ce qui était en jeu dans la tranche des productions. Pas de temps à perdre, les travaux de fondements à effectuer sont de vaste envergure, et ce qui est en jeu n'est pas moins que la création d'un langage commun à la théorie des ensembles, la topologie, la théorie des graphes et le droit.

« Le droit ?

    • le droit. »

J'essayais de protester de ma nullité en mathématiques, qu'il ne perde pas son temps, que peut-être il devrait aller voir quelqu'un d'autre que moi ! Rien n'y fit. Il me dit qu'il n'y en aurait que pour une minute, puis parla en feignant de ne plus entendre que celles de mes questions qui appelaient des explications ou une reformulation de son propos. Il répétait calmement, inlassablement et ne passait au sujet suivant que lorsqu'il voyait que j'avais enregistré le précédent au mieux de la représentation que je pouvais m'en faire.

Je regardais la craie blanche tracer des signes sur le tableau noir qui était apparu avec lui. Peu à peu, le tableau en fut complètement recouvert. Il prit un chiffon. Je m'élançais pour l'empêcher d'effacer. Je n'avais pas tout mémorisé ! Mais ma main disparut dans le tableau, dans la craie et dans le corps de Grothendieck, comme si c'était moi le fantôme ! Je retournais m'asseoir. La craie en l'air il attendait le retour de mon attention pour se remettre à tracer des symboles sur le tableau redevenu vierge. Je jetai un coup d'œil sur l'horloge. Elle affichait encore la minute cinquante sept de ce jour nouveau. Normal.

Il me dit que, cette nuit, on s'occuperait principalement des productions qui transitaient d'un point à un autre dans la tranche, sans se soucier des motivations qui, venues d'un autre espace, stimulaient les points, de sorte que s'y produisent les métamorphoses de ces flux de productions. Dans la tranche elle-même une production est une nourriture qui traverse un point, y change de nature et, de là, va nourrir un point voisin en sorte qu'on peut suivre un flux en déterminant par quels points il passe. Chaque point a ses points nourriciers et les points nourris par lui (utilisateurs), ou pour le dire autrement, ses points parents et ses points enfants. Ceci permet d'associer à chaque point divers ensembles d'autres points qui sont ses nourriciers, N, de génération 1,2, … ,n, ... ; et les points nourris par lui, U (les utilisateurs), de génération 1,2, … ,u, ... . La dessus il me dessine entre crochets les couples N,U d'un point qui doivent en représenter l'ensemble des nourriciers de génération n et l'ensemble des nourris (usagers, donc: U), de génération u. ça donnait : N,U: {n,u} et là on voyait deux ensembles plus ou moins vastes de points,, et plus ou moins se recouvrant l'un l'autre, suivant les valeurs que l'on faisait prendre à n et u , entre 1 et je ne sais plus quelle borne. Peut-être pas l'infini quand même, plutôt le nombre de générations à partir duquel l'ensemble correspondant ne change plus ou à partir duquel le nombre d'individus de l'ensemble est sept ou huit milliards. J'ai essayé de rendre compte de l'affaire à peu près comme je l'ai comprise, mais je crains de m'être planté dans la notation. Je suppose que partant d'une entreprise ou d'un individu quelconque on construit les ensembles N,U à partir d'une enquête et d'un témoignage sur ce que chacune ou chacun veut faire entrer dans la vision quant à ce dont il est nourri et à ce qui trouve utilité de ce qu'il fait.