L'ILOT DES FEUILLANTS A MARSEILLE : UN LABORATOIRE DE l'ECONOMIE CONTRIBUTIVE

Publié par sjamgotchian le 26 Mars, 2013 - 10:35
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Nous voudrions ici argumenter en faveur des potentialités économiques de l’ilot des feuillants sur la base d’une réflexion prenant appui sur des modèles autres que celui qui, aujourd’hui, prévaut au sein de la SOLEAM et parmi les élus et les techniciens en charge de ce projet à la ville de Marseille. Il serait sans doute plus juste de dire qu’en réalité le projet de la mairie loin de s’inscrire dans un quelconque modèle relève au contraire d’un contre modèle économique, ou plutôt d’une « déséconomie » : « c’est-à-dire un processus de destruction de l’économie » (Bernard STIEGLER, 2009)[1].

 

Des emplois : pour qui ? Pour quoi ? A quel prix ?

 En ces temps de crise, de récession et de chômage qui affectent de très nombreux marseillais, d’aucuns conviennent de l’opportunité en termes d’emplois de l’option choisie, d’ériger sur la Canebière un hôtel de luxe ainsi que des établissements commerciaux afférents[2]. Pourtant si l’on peut en effet supposer que ces différents projets créeront de « l’activité industrieuse », qu’en sera-t-il précisément de ces emplois sur un plan quantitatif et qualitatif ? Seront-ce d’une part des emplois durables et d’autre part, profiteront-ils prioritairement aux habitants du quartier et de ses environs ? Que disent d’ailleurs les « experts » de la SOLEAM sur ce sujet éminemment sensible eu égard à la paupérisation de nombreux foyers dans le centre-ville de Marseille ?

 S’il est indéniablement indispensable d’apporter des éléments de réponses quant à l’impact socio-économique direct et indirect de ces activités à vocation lucrative –- il n’en demeure pas moins que les questions d’emplois ne sauraient à elles seules épuiser la réflexion et le débat sur ce qu’il conviendrait d’entreprendre sur cette friche urbaine et même au-delà, dans une perspective économique différente, étroitement articulée à d’autres enjeux à la fois sociaux, territoriaux, architecturaux et culturels.

 L’ambition qu’incarne l’association « Atelier Feuillants » (http://atelierfeuillants.wordpress.com/) à partir du concept de « maitrise d’usage »[3] consiste à faire la démonstration que dans le cadre d’une vision prospective de « la ville en mouvement », les visées économiques ne peuvent être dissociées des autres visées et usages contemporains d’une urbanité désirable collectivement et durable écologiquement.

 

De l’économie consumériste à l’économie de la contribution

 A l’écart de discours convenus, nous dirions que le projet de la SOLEAM et de la ville de Marseille ne vise in fine qu’à réduire les individus à leur fonction soit de consommation, soit de production et par là même à fabriquer de la « prolétarisation » en tant qu’il s’agit d’un processus de destruction du « savoir-vivre » [et du] savoir-faire (…) c’est-à-dire aussi de saveur et d’existence ». (Bernard STIEGLER, 2009). En cela, il s’agit de prendre acte de l’incurie de la logique « consumériste » et « court-termiste » actuelle dont les effets toxiques sont à l’origine du désenchantement généralisé actuel, engendrant du même coup de la « bêtise systémique » (Bernard STIEGLER, 2009)[4].

D’une manière générale le champ économique n’est pas réductible à l’économie marchande, ni même monétaire. Et si à travers le projet de la SOLEAM et de la mairie il s’agit bien de faire du commerce - au sens de « faire des affaires » - il convient de rappeler que toute relation commerciale peut et doit également s’entendre comme « échange de savoir-faire et de savoir-vivre » (Bernard STIEGLER, 2009).

 L’économie du projet urbain tel que nous l’envisageons, sur et autour du périmètre de l’ilot des Feuillants, participe d’une « économie de la contribution [qui] aux côtés de l’économie de marché, de l’économie publique et de l’économie du don (…) se caractérise principalement par trois traits : 1) les acteurs économiques n’y sont plus séparés en producteurs d’un côté et consommateurs de l’autre ; 2) la valeur produite par les contributeurs n’y est pas intégralement monétarisable – elle constitue une externalité positive ; 3) c’est une économie des existences (productrice de savoir-vivre) autant qu’une économie des subsistances ».[5]

Dès lors, l’enjeu est de traduire ces principes et valeurs dans des projets contributifs - entre autre économiquement - et dont une des finalités premières consisterait à valoriser le temps du travail et les autres temps (et espaces) sociaux, qui se situent hors ou à côté du temps (et des lieux) de l’emploi et de la consommation.

 

 La face cachée de l’économie : les externalités

 Car la création de richesses matérielles ou immatérielles destinées à être vendus ou faisant l’objet de transactions non marchandes dans les circuits courts des marchés informels locaux, supposent la présence et le dosage subtil « d’ingrédients ». Des ingrédients tant économiques que non économiques, indispensables bien que négligés par les experts économiques, que l’on désigne par le concept d’externalités (ou effets externes) soit : les effets incidents, bénéfiques ou nuisibles, d’activités économiques à l’encontre d’agents économiques tiers qui, pour autant, n’en tirent aucune contrepartie en terme de dommage ou d’intérêt. Les pollutions sont par exemple des externalités négatives.

 Pour ce qui nous concerne ici, ces externalités, lorsqu’elles sont bien entendu positives, ne sont généralement pas visibles, donc non évaluées (si tant est qu’elles soient évaluables) et par conséquent ne sont pas considérées comme étant des richesses si ce n’est des ressources nécessaires à l’ensemble des activités économiques.

De quoi peut-il bien s’agir ? Principalement de toutes sortes d’activités et de connaissances humaines mobilisées, non mesurables, non calculables, non maitrisables, sans quoi la vie économique serait non seulement impossible mais en outre certainement invivable. Nous savons au moins intuitivement que ces activités quotidiennes, multiples, inventives, pas toujours rationnelles, souvent invisibles, au cœur du territoire réel et imaginaire que couvre l’ilot des Feuillants, sont une richesse d’abord (mais pas exclusivement) sur un plan strictement économique. Elles participent de ce que l’on désigne par le concept de  « pollinisation » (Yann MOULIER BOUTANG, 2010)[6] : tout ce dont les hommes et les femmes, à l’instar du rôle des abeilles dans la reproduction du vivant, partagent et réalisent ensemble, à travers les innombrables liens de coopération et de confiance qu’ils tissent, contribuant ainsi à produire : de l’intelligence (sous toutes ses formes); de l’innovation ; des liens intergénérationnels.

 A cet égard, comment pourrions-nous un tant soit peu valoriser économiquement ces activités en essayant de démontrer que sans « otium » il n’est point de « négotium » ?[7]De la même manière, nous pourrions ajouter : qu’il n’est point de productions et d’échanges marchands, sans productions et échanges non marchands ; point de productivité dans l’emploi sans travail réel « débordant » les normes prescrites. C’est dire si la sphère de l’économie et d’autres sphères non économiques (comme le bénévolat ou le militantisme) sont in vivo, là comme ailleurs indissociables, en dépit de ce qui, in vitro, distingue ces différents champs.

 

 Une figure emblématique du citoyen contributeur : l’amateur

 L’ouverture d’un chantier de cet ordre a déjà le mérite de légitimer la fonction contributive des uns et des autres : résident du quartier ; citoyen marseillais ; salarié ; commerçant ; militant ; étudiant ; retraité ; (…).

Aussi, il conviendrait de rapprocher le rôle du contributeur de la « figure de l’amateur » en tant qu’elles’oppose à la figure du consommateur (…) la dissociation du salarié et de son milieu de production fut à la base de l’organisation industrielle du travail ; corrélativement la dissociation du consommateur et de son milieu de loisir fut à la base de l’organisation industrielle du spectacle. L’amateur résiste à cette double dissociation, et cela parce que le temps de l’amateur est ce qui résiste à la dissociation du temps de vie en temps de travail (ou de production) et temps de loisir (ou de consommation). »[8]

Pour conclure cette contribution à la réflexion et au débat sur le devenir de l’ilot des Feuillants, soulignons que le véritable enjeu de ce projet dépasse le cadre de la Canebière, de la ville de Marseille et de la Métropole aujourd’hui en gestation. A ce titre « le laboratoire de la ville en mouvement….et de l’économie contributive » a sans doute vocation à être un lieu de recherche, d’expérimentation, d’incubation pour toutes celles et tous ceux qui, dans la société et l’économie qui vient, souhaitent préfigurer ce que pourrait être une nouvelle ère politique et industrielle post consumériste et post productiviste.

Ce texte se veut un appel à ces entrepreneurs (d'ici et d'ailleurs) porteurs d'innovations qui, dans le champ des technologiques numériques, de la culture ou dans d’autres secteurs lucratifs ou pas (comme l'éducation des jeunes enfants) – à l’image des Fab Labs ou des coopératives sociales et solidaires - contribuent désormais à prendre soin d’eux-mêmes, des autres et du monde.

serge_j@yahoo.fr




[1]
« La mécroissance et le changement de modèle industriel » : « Pour en finir avec la mécroissance, quelques réflexions d’Ars Industrialis », Bernard STIEGLER, Alain GIFFARD, Christian FAURE, Flammarion, 2009.

[2]« (…)Une brasserie d’une centaine de couverts, en rez-de-chaussée et en entresol ; Un bar lounge au dernier étage, en lien avec la brasserie et l’hôtel ; Un centre de soin et de bien-être en RdC et sous-sol, en lien avec l’hôtel et ouvert au public. »(Source : http://www.soleam.net/canebiere-feuillants-un-nouvel-hotel-quatre-etoiles).

[3]« Pouvoir donné aux (ou conquis par les) usagers d’un bien collectif pour participer à sa conception en exprimant leurs attentes et les savoirs tirés de leur expérience issue de cet usage ; elle complète de façon participative et démocratique les maîtrises d’ouvrage et d’œuvre ». – Michel ADAM – Université de POITIERS : « L’ilots des Feuillants à cœur ouvert : laboratoire de la ville en mouvement » (20/04/2012).

[4]« Pour une nouvelle critique de l’économie politique », Galilée.

[5]Vocabulaire de l’association ARS INDUSTRIALIS : « association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit ».

[6]« L’abeille et l’économiste », Carnetsnord.

[7]« (…) Le « négotium » est le nom que les romains donnaient à la sphère de la production, elle-même soumise au calcul. Ce n’est pas seulement le commerce des marchandises au sens du plan comptable, c’est le commerce au sens large des affaires, le business, l’affairement, c’est aussi le lieu des usages. A l’inverse, l’otium est le temps du loisir libre de tout négotium, de toute activité liée à la subsistance : il est en cela le temps de l’existence. » : Vocabulaire de l’association ARS INDUSTRIALIS.

[8] Vocabulaire de l’association ARS INDUSTRIALIS