Le débat entre Axel Honneth et Peter Sloterdijk n’aura pas lieu.

Publié par bumbrecht le 30 Septembre, 2009 - 08:32
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Dans un article paru à la veille des élections législatives allemandes, le philosophe et sociologue Axel Honneth, directeur de l’Institut de recherches sociales de Francfort sur le Main, s’en prend vivement - mais sans volonté de débattre - à Peter Sloterdijk, autre philosophe, recteur de l’Ecole supérieure de design de Karlsruhe, qui trois mois auparavant avait lancé un appel à l’insurrection fiscale.

Sous le titre La révolution de la main donatrice, Peter Slotedijk avait publié, 13 juin dernier, dans le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung un texte destiné à extirper le poison du keynésianisme des Etats dont l’appétit d’endettement est pantagruélique.
Un Ceci est à moi (en français dans le texte) introduit un de ces raccourcis irritants dont il a le secret : “le premier qui a pris est le premier entrepreneur – le premier citoyen et le premier voleur. Inévitablement accompagné du premier notaire ”.
Le premier preneur est le premier entrepreneur ! Un jeu de mot fait-il une pensée ?
Passant par Rousseau, puis Marx et sa théorie de l’accumulation primitive du capital enfin par Proudhon (“la propriété c’est le vol”), Sloterdijk pose comme principe fondateur de l’ économie capitaliste qu’elle est une cleptocratie. Pour lui, selon la tradition marxiste, “la bourgeoisie bien que de facto aussi une classe productive apparaît dès le départ comme un collectif cleptocratique”.
Mais la question n’est plus aujourd’hui dans l’opposition entre le capital et la travail auquel s’est substituée la liaison antagonique entre créanciers et débiteurs. La course au remboursement de crédits, moteur de l’économie moderne, place le capital et le travail du même côté de la barrière. “Le crédit est l’âme de chaque entreprise et les salaires sont en premier lieu à payer avec de l’argent emprunté. Ce n’est qu’en cas de réussite que l’on paye aussi avec des gains. La course au profit est un épiphénomène du service de la dette et l’intranquilité faustiennne de l’entrepreneur, pris dans un éternel engrenage, le réflexe psychique au stress des taux d’intérêt”
Pour le philosophe de Karlsruhe, l’expérience du 20ème siècle montre que la logique du système va à l’encontre du libéralisme aussi bien que de l’anarchisme comme projets de dépérissement de l’Etat. Aujourd’hui, la main prédatrice est celle de l’Etat surendetté. L’impôt progressif sur le revenu n’est rien d’autre que “l’équivalent fonctionnel” d’une expropriation socialiste. Si l’on y ajoute la taxation de la consommation, on en arrive pour Sloterdijk à une conclusion phénoménale : “les Etats réclament chaque année pour le fisc la moitié des succès économiques des couches productives sans que les victimes ne réagissent de la seule manière plausible en se réfugiant dans la guerre civile antifiscale. C’est le résultat d’un dressage politique qui aurait fait pâlir d’envie n’importe quel ministre des finances de l’absolutisme”.
Pour le philosophe qui, rappelons-le, écrit dans le cadre d’une série sur  l’avenir du capitalisme, la question est mal posée car contrairement à ce que prétend une “réthorique hystérique”, nous ne vivons absolument pas “dans le capitalisme” mais dans un “semi-socialisme réellement existant”.
L’Etat est cleptocratique, le ministre des Finances moderne est un Robin des bois (sic) ayant prêté serment sur la Constitution. Alors qu’auparavant les riches vivaient sur le dos des pauvres, il se pourrait bien que le succès de la thèse selon laquelle “l’économie moderne signifie que les improductifs vivent aux crochets des productifs” conduise à une “désolidarisation massive”
On ne sait pas très bien du moins à la lecture de ce texte ce qu’il entend par productif  et improductif au sens moderne, notions auxquelles au fil du texte semblent se substituer celles d’imposables et de non imposables.
Pour finir, il appelle à une  révolution de la main donatrice qui consiste dans la suppression des impôts obligatoires et leur transformation en dons à la collectivité sans amoindrir les dépenses publiques et faire, comme il le dit ailleurs, des assujettis à l’impôt des citoyens donateurs.
 
Axel Honneth aura attendu trois mois et surtout la veille des élections législatives - la date ne doit rien au hasard - pour faire paraître dans l’hebdomadaire die Zeit, un texte dans lequel il prend position contre Sloterdijk, avec la légèreté d’un bulldozer, mais sans volonté d’engager le débat avec lui.
Pour Honneth, l’attrait des essais de Sloterdijk tient depuis le début dans l’ascension d’un milieu social qui n’a eu que du mépris pour les expressions culturelles de l’Etat providence sans pour autant fournir d’idée utilisable pour la construction de l’avenir. Dans leur jeunesse académique, qui s’est déroulée pour beaucoup dans les années de la chute du Mur et de l’effondrement de l’Union soviétique, ils ont très vite atteint, un peu partout, en raison de leur attitude intellectuelle déliée, élastique et prête à tous les sauts, des positions de pouvoir dans les journaux, les banques, les bureaux d’architectes et les agences de communication.
Ils se sont retrouvés sur un point : “ il fallait absolument faire cesser la mentalité d’Etat providence de l’époque social-démocrate”.
Il reproche à Sloterdijk une légèreté méthodologique à couper le souffle et le recyclage de vieilles lunes. Au bout d’une page et demie de journal, il en arrive enfin à l’article incriminé dans lequel le philosophe de Francfort lit un appel à étrangler l’Etat social.
“Avec la caractérisation de l’Etat social comme cleptocratie institutionnalisée, Sloterdijk en est arrivé à un point de son argumentation où il se croit autorisé à pouvoir faire ses premières recommandations politiques” Honneth s’en prend surtout à ce qu’il nomme la “psychologie triviale du ressentiment” qui est “le produit intellectuel d’une lutte de classes menée d’en haut”. Il n’est pas nécessaire de faire appel à la nation de ressentiment. Il y oppose deux légitimations morales au combat pour la  redistribution
“Dans les efforts collectifs pour imposer des mesures de distribution et conquérir des droits sociaux, les couches sociales économiquement défavorisées ont pu s’appuyer dans la phase d’industrialisation capitaliste sur deux sources de légitimation morale. D’une part, il a sauté aux yeux que la croissance rapide de la fortune financière d’un partie de la bourgeoisie n’était due que pour une faible part à ses propres efforts et réalisations et bien plus au hasard de l’origine familiale et aux recettes énormes d’une fortune improductive ; et pourquoi faudrait-il que ceux qui n’ont fait que bénéficier de circonstances heureuses puissent vivre tellement mieux que ceux qui par leur travail productif contribuent à l’enrichissement collectif ? «  Les fondements du combat pour la redistribution ont été accompagnés de l’inscription de droits dans la constitution. «  N’y avait-il pas là inscrite l’assurance pour chaque membre de pouvoir être traité d’égal parmi les égaux de sorte qu’il était tout à fait légitime de combattre pour des conditions sociales qui accordent à chaque citoyen une chance égale de participer à la vie sociale ».
 
Peter Sloterdijk a répondu en qualifiant l’impôt progressif sur le revenu de 11ème commandement et pour constater que le débat n’aura pas lieu.
Entre temps les électeurs se sont prononcés pour une coalition libérale qui a promis des réductions d’impôts.
 
Pour les germanophones, voici les références :
 
Le premier texte de Peter Sloterdijk
 
La réponse d’Axel Honneth
 
Le second texte de Sloterdijk (27 septembre) est ici. Il permet de récupérer gratuitement le premier :